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Le journalisme selon Fabrice Arfi

Invité à débattre sur le journalisme d’investigation par l’association Acrimed, lors du premier « jeudi » de la saison visant à interroger l’organisation économique et sociale des médias, Fabrice Arfi s’est longuement exprimé sur sa vision de la profession et notamment sur le journalisme d’investigation qui n’existe pas selon lui.

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Des chroniques musicales et judiciaires au journalisme d’enquête

 Fabrice Arfi a débuté sa carrière en 1999 à Lyon Figaro où il a été embauché pour écrire sur la musique, puisqu’il est lui-même musicien. C’est au départ en retraite du chroniqueur judiciaire du quotidien qu’il prend tout naturellement sa place. La chronique judiciaire relève, pour Fabrice Arfi, de la chronique théâtrale dans la mesure où ça consiste à relater ce qui se passe pendant un procès « qui est (toujours) organisé en pièce de théâtre. » Plus tard, il a participé à la création de l’hebdomadaire régional Tribune de Lyon, où il a vécu sa première censure. Fabrice Arfi avait enquêté sur une affaire de financement occulte du Parti Socialiste à Lyon. Dans son article il mettait en cause Gérard Collomb, le Maire de Lyon. La direction de la rédaction, étant proche de Gérard Collomb, a publié une version édulcorée de l’enquête et a ensuite licencié Fabrice Arfi en 2006.

« Alerteur de l’opinion publique », « apporteur de mauvaises nouvelles », mais en aucun cas  journaliste d’investigation ou justicier

Fabrice Arfi a rejoint le pôle « enquête » de Médiapart à sa création en mars 2008 pour y faire des « enquêtes journalistiques ». Quand on l’interroge sur le journalisme d’investigation, il annonce d’emblée la couleur : « Le journalisme d’investigation ça n’existe pas, c’est un leurre ». Il ne se reconnait pas dans cette expression puisqu’il considère que « dès qu’on fait un travail de journaliste, c’est un travail d’enquête, d’investigation ». Toutefois, il souligne qu’il y a une différence entre le journalisme d’information, qu’il pratique, et le journalisme de communication.

Fabrice Arfi prône l’autonomie des journalistes face aux évènements, notamment l’autonomie intellectuelle. Les journalistes ne doivent pas se contenter d’être des « passe-plats » mais décider de leur agenda. C’est ce qui l’appelle « le journalisme d’initiative ». Le journaliste a sa place totale dans la vie de la cité et n’est pas le relai de celui qui a déjà la puissance de la parole et des actes.

Rappelant que les affaires récentes ont d’abord été des récits journalistiques avant d’être des affaires judiciaires, il clame haut et fort qu’il ne se considère pas comme un « justicier » comme ont pu l’écrire les journalistes du Monde Diplomatique dans un article intitulé « Le Carnaval de l’investigation », mais plutôt comme un  « lanceur d’alerte », un « apporteur de mauvaises nouvelles ». Il affirme ne pas avoir de problème avec le scandale ou la polémique su moment que ça sert à « alerter les opinions publiques ». Il va même plus loin en parlant « d’échec journalistique » lorsqu’une enquête n’aboutit qu’au récit de la chute d’un homme connu. Pour lui, « ce sont les faits qui font l’opinion ». Fabrice Arfi s’inscrit volontiers dans « une culture de la pratique démocratique du journalisme ». Il met sur la table des informations qu’il juge comme étant « d’intérêt public ». C’est ce que Robespierre appelait « le droit de savoir des citoyens ». Il se fiche du scoop qui, pour lui, est très différent de la révélation.

Le journalisme doit descendre de son piédestal et participer à la pédagogie. Les journalistes ont un devoir de faire et lorsque les effets escomptés ne sont pas au rendez-vous, il faut continuer et ne surtout pas démissionner, affirme celui qui se réjouit que ses révélations dans l’affaire Cahuzac aient entrainé des reportages télévisés sur le sujet, aux heures de grande écoute, alors qu’avant on n’en parlait pas.

IMG115                                                                          IMG113                                                                                    IMG112            Conférence d’Acrimed du 14 novembre 2013.  Crédit Photos : Laura Bruneau.     

 Un fils de policier  de la Brigade Financière en croisade contre les paradis fiscaux… et le secret-défense

Fabrice Arfi s’est très vite intéressé au travail des juges et de la police. C’était peut-être écrit d’avance pour ce fils d’un ancien policier de la Brigade Financière. Aujourd’hui il pointe du doigt l’invariant de toutes affaires récentes : les paradis fiscaux. Il dit que ce sont le cœur de l’économie mondiale puisque 28 milliards de dollars y regorgeraient. Il va jusqu’à affirmer qu’il « faut leur déclarer la guerre ». Décrivant la politique française face aux paradis fiscaux, il déclare : « (avant) on s’attaquait à cette porte blindée avec un plumeau, maintenant c’est avec un tournevis ». Pour lui, la situation française restera un « enfer fiscal » tant qu’il y aura des paradis fiscaux. Si on empêche la fraude fiscale, il y aura plus d’égalité devant l’impôt, ce qui est un principe constitutionnel. Il place la corruption au même rang que la fraude fiscale.

Fabrice Arfi fustige également le secret-défense qu’il considère comme « le bras armé de la raison d’Etat ». Même s’il reconnait qu’il peut s’avérer nécessaire, il affirme qu’on a utilisé le secret-défense pour « protéger des turpitudes personnelles et la corruption de quelques uns ». C’est « la caricature de l’anti-démocratie ». Fabrice Arfi rappelle qu’en cas de requête du juge, le Ministère de la Défense et le directeur de la Direction Générale de la Sécurité Extérieure ne lui communiquent que les documents qu’ils veulent bien qu’il consulte. C’est donc le pouvoir politique qui a le dernier mot sur le pouvoir judiciaire. Arfi rappelle que c’est le secret-défense qui a empêché que la vérité éclate dans certaines affaires, comme les Frégates de Taïwan, et malgré cela, ça ne change pas.

 De l’importance de l’indépendance des médias et de la justice…  

 Fabrice Arfi aime à souligner le modèle économique choisi par Médiapart : l’indépendance financière. Le site web appartient en majorité à la rédaction et les ressources financières  ne proviennent que des lecteurs, pas de la publicité. C’est, selon lui, « la situation capitalistique la plus saine possible. » Pour lui, la situation capitalistique des médias en France fait que l’enquête s’avère parfois difficile. Cette situation économique influe la production de l’information dans la mesure où les propriétaires de journaux, en investissant dans les média, achètent « de l’influence, voire des réceptacles pour défiscaliser en perdant de l’argent ».

Fabrice Arfi insiste sur la nécessité d’un relai institutionnel suite à la révélation d’affaires par la presse. Or, il estime qu’en France « on est sous-armé, sous-outillé, par rapport aux Etats-Unis, pour réagir aux affaires ». Il y a une certaine « incapacité des institutions ». Il cite l’exemple du Procureur de la République qui n’est pas indépendant dans la mesure où il doit la suite de leur carrière aux politiques. Ce même Procureur, pour ouvrir une enquête financière, doit attendre qu’il y ait une plainte du Ministère de l’Economie. Fabrice Arfi dénonce la politique de Bercy qui, en cas de fraude fiscale, dit aux fraudeurs : « soit vous payez, soit on vous poursuit ».

Il est d’ailleurs lui-même poursuivi en justice, non pas pour fraude fiscale, mais pour recel d’atteinte à la vie privée dans le cadre de l’affaire Bettencourt.

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Cette entrée a été publiée le 20 novembre 2013 par dans Médias / TV, et est taguée , , , .
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