Le Blog de Laura

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Témoignage. Vendredi 13 novembre je travaillais au Stade de France

Jeune diplômée en journalisme, je ne vis pas encore de mes piges. J’ai donc conservé l’emploi que j’occupais dans l’événementiel pendant mes études, à savoir billettiste lors d’événements dans les stades. Vendredi 13 novembre j’étais au Stade de France, à la billetterie, pour le match France-Allemagne. Je vous raconte ici comment j’ai vécu cette soirée qui sera à jamais gravée dans ma mémoire. 

Pour nous, dans la billetterie, tout se passait normalement, comme lors de n’importe quel match. Rien de particulier à signaler : des supporters qui viennent acheter leurs tickets juste avant le match. Juste quelques mécontents – comme d’habitude – pour lesquels nous ne pouvons rien faire. Alors que le match a déjà commencé, notre guichet – situé entre les portes N et R – est toujours ouvert et on a encore du monde. Il est prévu que l’on ferme entre 21h30 et 21h45. J’entends bien évidemment la première détonation, mais pas tous mes collègues. Elle se produit au niveau de la porte D, assez éloignée de notre guichet. Rien qui ne nous inquiète : lors des matchs nous avons l’habitude de pétards et autres engins qu’actionnent les supporters. Une dizaine de minutes plus tard nous entendons bien et surtout ressentons la secousse de la déflagration de la seconde explosion. Elle s’est produite vers la porte J, bien plus proche de nous que la porte D.

On ne s’inquiète toujours pas : c’est un soir de match et puis nous sommes en Seine-Saint-Denis. Toujours pas d’angoisse dans le guichet : nous allons bientôt fermer et nous nous laissons alors aller à toutes sortes d’hypothèses pour expliquer ce bruit. Explosion accidentelle d’une bombonne de gaz dans un restaurant, règlement de compte entre dealers (ce qui arrive malheureusement trop souvent en Seine-Saint-Denis). Nous n’avons tellement pas conscience de ce qui se passe que nous inventons toutes sortes de possibilité : les personnes pour qui nous n’avons rien pu faire en SAV qui se vengent, les vendeurs à la sauvette qui ont squatté l’esplanade devant notre guichet qui se battent… Nous n’avons tellement pas conscience de la situation que nous continuons nos blagues, nos rires, qui égayent notre guichet.

Un petit peu après cette deuxième explosion – je ne saurais me rappeler combien de temps exactement – les agents de sécurité postés devant notre guichet pour assurer notre sécurité nous informent qu’ils ont reçu l’ordre de se replier à l’intérieur de stade. Ils nous conseillent alors vivement de fermer notre guichet puisqu’ils ne peuvent plus assurer notre sécurité. Nous terminons de nous occuper des clients avec lesquels nous étions en transaction et fermons précipitamment, un peu plus tôt que l’heure à laquelle nous avions prévu de baisser le rideau.

Je profite de notre fermeture pour me rendre aux toilettes avant qu’ils soient envahis par les spectateurs pendant la mi-temps. La mi-temps arrive et je rejoins les agents de sécurité qui surveillent toujours notre guichet mais depuis l’intérieur du Stade. Ils me demandent le résultat, n’ayant pas accès à Internet sur leurs téléphones. En effet, la 3G avait été coupée dans le Stade mais ça nous en serions informés que plus tard. Je téléphone à mon frère qui est devant sa télé – heureusement qu’il avait hésité à venir avant de préférer rester chez lui – pour qu’il me donne le résultat. La France mène 1-0 et il me dit avoir entendu les explosions à la télé. A ce moment-là, nous ne savons toujours pas de quoi il s’agit. Les agents de sécurité me conseillent de retourner dans le guichet avec mes collègues. Ce que je fais.

Puis je téléphone à mon compagnon : il doit être dans les parages. La mi-temps c’est à l’heure à laquelle je suis sensée terminer et il est venu me récupérer en scooter comme d’habitude. Alors que nous sommes ne train de parler au téléphone, il assiste à la troisième explosion. Il entend la détonation et voit les vitres des bâtiments autour de lui voler en éclats. Heureusement, il était suffisamment éloigné du lieu de l’explosion pour ne pas être touché. A ce moment-là, ni lui ni moi ne savons qu’il s’agit d’un kamikaze. Face à la gravité de la situation, je lui demande de s’éloigner voire de rentrer à la maison, je me débrouillerai pour rentrer. Mais il ne veut pas quitter le Stade de France sans moi. Je finis par le convaincre de rentrer à la maison en lui disant que de toute façon, je ne pourrai probablement pas quitter le Stade tout de suite. Il me demande alors de ne jamais rester seule, même pour rentrer.

Ma crainte nous est de suite confirmée par les vigiles : toutes les portes du Stade de France sont fermées. Plus aucune sortie ni entrée n’est possible jusqu’à nouvel ordre, c’est une décision du préfet. Nous nous y conformons donc mais nous ne savons toujours pas ce qui s’est passé. Nous nous enfermons donc dans notre guichet en attendant de pouvoir le quitter.  Nous discutons donc pour faire passer le temps : celui qui a faim nous parle de la soirée pizza qu’il a prévu de faire avec ses amis après avoir quitté le travail, celles qui partent en voyage à New-York le lendemains évoquent leurs futures vacances… L’ambiance est très détendue, légère, puisque, encore une fois, nous n’avons absolument pas conscience de ce qui vient de se passer à l’extérieur du Stade. Conscients que nous sommes bloqués là pour un bon bout de temps – ça durera finalement 1h15- nous rallumons nos ordinateurs pour aller sur Internet en attendant.

Et là, nous découvrons l’horreur de ce qui est en train de se passer dans Paris, les multiples fusillades et la prise d’otages au Bataclan. Nous nous inquiétons pour nos connaissances que nous savons en concert ce soir, pas forcément toutes au Bataclan. Nous prenons peu à peu conscience de ce qui se passe dans Paris, mais ne savons toujours pas qu’il s’agissait de kamikazes au Stade de France. Je pense alors à des attaques coordonnées vu le nombre d’attaques qui ont lieu dans la capitale. L’ambiance dans le guichet reste bonne, toujours pas de panique, puisqu’on ne sait toujours rien. Nous nous inquiétons aussi pour la sortie : comment vont-ils arriver à faire sortir 80.000 personnes en même temps sans que ce soit la cohue ? C’est pour ça que notre souhait est de pouvoir partir avant la fin du match pour éviter tout mouvement de foule.

Après avoir patienté dans ce guichet – je ne saurai dire combien de temps, mais la plupart de notre confinement nous l’avons passé dans ce guichet – les agents de sécurité nous demandent de sortir. Ils nous conduisent à l’accueil du Stade, que nous rejoignons en bloc, tous ensemble. Nous attendons encore dans l’accueil tout en regardant BFM TV. Nous en apprenons davantage sur le drame qui est en train de se passer à Paris, mais les kamikazes du Stade de France ne sont toujours pas évoqués à la télé.

Dès que les portes du Stade sont rouvertes – un peu avant la fin du match – nous en profitons pour nous enfuir, mais pas seuls. Nous nous arrangeons pour partir par 2. Agrippée au bras de mon collègue, nous avançons tous les deux au plus vite pour rejoindre le parking pour récupérer sa voiture. Nous ne courrons pas pour l’instant, mais nous n’avons qu’une idée : quitter le Stade au plus vite avant que la foule n’envahisse les alentours, nous éloigner du Stade. Ni une ni deux, on se précipite aux parkings dont certains accès sont fermés. Nous courrons jusqu’à la voiture, nous sautons à l’intérieur et nous nous enfuyons. Nous n’avons qu’un objectif : rejoindre l’A86 pour partir. Nous faisons d’ailleurs fi de certaines règles de conduite. Nous fuyons, dans le bon sens, puisque dans le sens inverse c’est déjà le bazar.

C’est seulement une fois rentrée chez moi, après avoir eu des proches au téléphone, et avoir regardé les chaînes d’informations en continu que je prends conscience des attaques de kamikazes au Stade de France. Ces secousses que j’ai ressenties, et surtout ce bruit, provenaient des djihadistes. Le contre-coup est dur : je ne dormirai pas de la nuit. D’ailleurs, je veux absolument savoir et passerai, les jours suivants, de nombreuses heures devant la télé et sur Internet. 3 jours après je suis encore angoissée quand vient le soir.

Plus tard, j’apprendrai que, pour la sécurité de tous, l’information sur les kamikazes n’a pas été dévoilée avant la fin du match, afin d’éviter tout mouvement de panique. De même que la 3G avait été coupée. Une excellente chose je pense. Car si nous avions d’emblée su qu’il s’agissait de kamikazes, notre confinement ne se serait pas déroulé de la même façon. Panique, angoisse et terreur auraient gagné tout le monde, ce qui peut être très dangereux.

D’habitude, quand je rentre d’un match, je jette mon accréditation du jour à la poubelle. Je ne l’ai pas encore fait et pense que je ne le ferai pas afin de ne pas oublier ce qui s’est passé ce vendredi 13 novembre à Paris et au Stade de France.

Témoignage également publié sur Le Plus de L’Obs.

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Cette entrée a été publiée le 16 novembre 2015 par dans Non classé, et est taguée , , , .
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